Je possède plusieurs versions de la Bhagavad Gita, en français, en anglais et en allemand — une bonne dizaine en tout — mais aucune ne me satisfait totalement. Tantôt le sens du texte se perd dans des formulations trop enjolivées, tantôt la traduction laisse une place trop importante à l’interprétation.
Comme je l’explique dans la préface du livre, je ne suis pas sanskritologue, même si je possède quelques notions de cette langue ancienne. L’intelligence artificielle m’a été utile pour confronter certains sens possibles, éclaircir des termes sanskrits et vérifier des nuances de contexte. Mais chaque phrase, chaque shloka de cette traduction a été rédigé par moi : ce n’est en aucun cas l’IA qui a traduit ce texte à ma place !
Je n’ai cherché ni à produire une traduction strictement littérale, qui risquerait d’alourdir le texte, ni à lui imposer une interprétation personnelle. Mon ambition était plus discrète, mais aussi plus exigeante : rendre la Bhagavad Gita lisible dans une langue moderne, tout en restant aussi fidèle que possible à son sens.
Cette fidélité ne consiste pas nécessairement à reproduire chaque mot à l’identique, mais à restituer, autant que possible, le mouvement de la pensée de Krishna. Chaque choix de vocabulaire a été longuement réfléchi à la lumière de ma propre perception spirituelle ; chaque expression a été pesée afin d’éviter aussi bien les contresens que les simplifications excessives.
Un exemple parmi beaucoup d’autres est le terme yajña, presque toujours traduit par « sacrifice ». Ce mot me paraissait chargé, en français moderne, de connotations qui pouvaient détourner le lecteur du sens principal du texte, indiquant une privation, une souffrance, voire une violence rituelle. Après avoir étudié son emploi dans la Gita et son contexte dans l’Inde ancienne, j’ai choisi de le traduire par « offrande », terme qui me semblait plus juste et plus accessible aujourd’hui. Faire de ses actes de tous les jours une offrande, voici une des voies que Krishna nous propose à travers ce texte millénaire.

D’autres passages m’ont posé des difficultés d’un tout autre ordre. Je pense notamment à ceux qui décrivent l’organisation de la société en varṇa, en catégories sociales traditionnelles. Je l’avoue : Si j’avais pu supprimer ces passages, je l’aurais volontiers fait ! Je les ai bien sûr conservés, en laissant le texte parler pour lui-même tout en y ajoutant les éléments de contexte nécessaires dans les notes.
Vous découvrirez ainsi une traduction qui privilégie la clarté sans sacrifier la profondeur, accompagnée de notes de bas de page et d’un vaste glossaire permettant d’aborder cette œuvre majeure sans connaissances préalables.
Maintenant que le livre est sorti de l’imprimerie et que j’ai pris un peu de distance, je le vois encore sous un autre angle. Car il ne faut pas oublier que la Bhagavad Gita n’est pas un traité isolé : ses quelque 700 versets se trouvent au cœur du Mahabharata, une immense épopée d’environ 100 000 strophes.
La Bhagavad Gita commence sur un champ de bataille où deux armées appartenant à une même famille se font face. Mais cette guerre ne surgit pas de nulle part : Elle est précédée d’une longue histoire d’injustices, de conflits familiaux, de secrets et de non-dits, de tentatives d’élimination des Pandava et, finalement, d’une médiation de Krishna qui échoue.
Pourtant, la voie indiquée par Krishna va bien au-delà de la seule question d’une guerre juste ou injuste. Depuis des siècles, ce texte accompagne les chercheurs de vérité confrontés aux grandes questions de l’existence : Comment agir de façon juste sans être prisonnier du résultat ? Comment traverser le doute, la peur ou le conflit intérieur ? Comment rester centré au milieu de l’agitation du monde ? Comment trouver une liberté intérieure qui ne dépende pas des circonstances ?
En ce qui me concerne, ce travail s’est étalé sur plusieurs mois et m’a tenue captivée par la densité, la profondeur et la beauté de ce texte. Il m’a permis de redécouvrir la Bhagavad Gita d’une manière que je n’avais encore jamais connue.
Aujourd’hui, le livre est là, entre mes mains. Après avoir passé des mois à peser presque chaque mot, je peux enfin le laisser poursuivre son chemin — et, je l’espère, permettre à d’autres lecteurs de rencontrer à leur tour ce Chant extraordinaire qui n’a rien perdu de sa force au fil du temps.


